
L’intelligence artificielle est devenue le nouveau terrain de bataille des fabricants de smartphones. Samsung, Google, Apple, Honor ou Xiaomi cherchent tous à intégrer des fonctions IA capables de simplifier la vie quotidienne : résumé de texte, retouche photo, traduction, recherche contextuelle ou automatisation de petites tâches. Vertu, marque britannique historiquement associée aux téléphones de luxe, tente une approche différente avec l’Alphafold.
Son argument n’est pas seulement d’ajouter quelques fonctions IA à un smartphone pliable. Vertu veut vendre un appareil pensé pour les dirigeants, les investisseurs et les professionnels fortunés, avec des matériaux premium, un service de conciergerie et surtout un agent IA baptisé Hermes Agent. Prix de départ : 6 880 dollars.
La vraie question n’est donc pas de savoir si l’Alphafold est un bon smartphone au sens classique du terme. À ce tarif, il doit prouver autre chose : peut-il devenir un véritable outil exécutif, capable de gérer des documents, planifier des déplacements, automatiser des actions et assister un dirigeant au quotidien ?
Un smartphone de luxe qui mise tout sur l’agent IA
Vertu n’a jamais vraiment joué dans la même catégorie que les constructeurs grand public. La marque s’adresse à une clientèle qui achète autant un objet statutaire qu’un outil technologique. L’Alphafold suit cette logique : cuir véritable, accents en titane, packaging très travaillé, accessoires présentés comme dans un écrin de joaillerie, et une expérience censée évoquer davantage le luxe que la simple fiche technique.
Le cœur de la proposition reste toutefois logiciel. Hermes Agent, préinstallé sur l’appareil, repose sur le projet open source Hermes. Vertu le présente comme un agent capable d’analyser des fichiers, d’automatiser des actions entre plusieurs applications, de mémoriser des conversations et, si nécessaire, de transmettre certaines demandes à un concierge humain.
Contrairement à de nombreux assistants IA de smartphones, qui se contentent encore souvent de répondre à une question ou de générer un texte, Hermes vise des flux de travail en plusieurs étapes. C’est précisément ce positionnement qui distingue l’Alphafold : Vertu ne vend pas seulement un pliable de luxe, mais un compagnon numérique pour cadres dirigeants.
Un design premium, mais une base matérielle moins exclusive qu’elle n’y paraît
En main, l’Alphafold donne bien l’impression d’un produit haut de gamme. La version testée par TechCrunch était habillée de cuir de veau avec des éléments en titane. Le résultat tranche avec les pliables grand public, souvent dominés par le verre, l’aluminium et les matériaux synthétiques.
Le téléphone pèse 264 grammes, contre environ 215 grammes pour un Samsung Galaxy Z Fold 7 utilisé comme point de comparaison. La différence se ressent lors d’un usage prolongé, même si l’appareil ne paraît pas ingérable. Le châssis courbé facilite l’ouverture, tandis que le Fold de Samsung reste plus fin, plus confortable en mode fermé et plus pratique à utiliser d’une seule main.

Mais sous l’habillage luxueux, l’Alphafold soulève une question importante : quelle part de l’appareil est réellement exclusive ? Durant l’essai, plusieurs similitudes ont été relevées avec le ZTE Nubia Fold, un modèle vendu autour de 1 100 dollars : charnière, dimensions, placement des haut-parleurs, micros et lecteur d’empreintes. Des identifiants ZTE ont également été repérés dans certaines informations système.
Interrogé par TechCrunch, Vertu a confirmé que l’Alphafold avait été développé via un partenariat de chaîne d’approvisionnement impliquant la plateforme matérielle ZTE/Nubia, l’intégration de composants et l’ingénierie de production. La marque revendique en revanche la responsabilité des matériaux de luxe, de l’expérience logicielle, du contrôle qualité et du service après-vente.
Ce point n’est pas anodin. À près de 7 000 dollars, l’acheteur ne paie pas seulement un smartphone pliable : il paie une couche de luxe, de services et d’IA construite sur une base matérielle déjà existante.
Hermes Agent face à Gemini : plus autonome, mais moins fiable
Le test le plus intéressant consiste à évaluer Hermes Agent non comme un chatbot, mais comme un assistant opérationnel. Dans un scénario de départ précipité vers l’aéroport, la demande était simple : prévenir un contact d’un retard de 20 minutes, lancer un itinéraire vers l’aéroport, activer le mode Ne pas déranger et créer un rappel pour appeler l’hôtel 15 minutes plus tard.
Hermes a bien envoyé le message, activé le mode Ne pas déranger et ouvert Google Maps avec un itinéraire. En revanche, il n’a pas lancé automatiquement la navigation et a créé le rappel à la mauvaise heure. Le Galaxy Z Fold 7 avec Gemini a adopté une approche différente : l’assistant de Google a posé davantage de questions de clarification, notamment sur l’aéroport concerné et l’application de rappel à utiliser. Le processus a été moins direct, mais le résultat final s’est révélé plus précis.
Ce contraste résume assez bien la personnalité des deux assistants :
- Hermes Agent agit plus volontiers de manière autonome et tente d’exécuter plusieurs tâches d’un seul coup.
- Gemini se montre plus prudent, demande des confirmations et réduit le risque d’erreur.
- Hermes donne davantage l’impression d’un vrai agent, mais son autonomie peut produire des résultats incomplets ou incorrects.
Pour un dirigeant pressé, l’autonomie est précieuse. Mais dans un contexte professionnel, une erreur d’heure, de destinataire ou de date peut vite devenir problématique.
Planifier un voyage d’affaires : l’IA atteint vite ses limites
Un autre scénario portait sur l’organisation d’un déplacement professionnel entre Mumbai et Pune, avec vol matinal, recommandation d’hôtel et ajout de l’itinéraire au calendrier. Hermes a indiqué qu’il n’existait pas de vol direct matinal adapté, puis a proposé de transférer la demande au service de conciergerie Vertu via un bouton dédié. Il a aussi ajouté un événement au calendrier, mais aux mauvaises dates.
Gemini, sur le Galaxy Z Fold 7, a lui aussi identifié l’absence de vol direct pertinent, mais a continué à chercher des alternatives de transport au lieu de transférer immédiatement la tâche. Ici encore, Hermes se montre ambitieux, mais son exécution reste imparfaite.

Ce cas illustre un point clé pour les agents IA : savoir reconnaître l’incertitude. Un assistant utile ne doit pas seulement exécuter une commande ; il doit aussi savoir demander des précisions, proposer des options viables et éviter de remplir un calendrier avec de mauvaises informations.
Analyse de documents : un potentiel réel, mais une mémoire inégale
Sur les documents professionnels, Hermes Agent montre davantage d’intérêt. L’agent a été utilisé pour analyser une feuille de calcul financière enregistrée localement, résumer des résultats trimestriels et vérifier la présence de certaines données commerciales.
Lors des premiers essais, Hermes a correctement analysé un fichier de ventes importé et résumé les chiffres du deuxième trimestre. Mais quelques jours plus tard, dans la même conversation, il ne reconnaissait plus le document précédemment partagé et demandait de le téléverser à nouveau.
Gemini a également eu besoin d’un import initial du fichier. En revanche, il a conservé le contexte de la discussion et a pu répondre plus tard à des questions complémentaires sur le document, notamment en identifiant la région ayant généré les meilleures ventes.
Le constat est donc nuancé. Hermes peut être performant pour traiter des fichiers et produire des synthèses utiles, mais sa cohérence dans le temps semble encore perfectible. Pour un professionnel qui manipule des contrats, feuilles financières ou rapports confidentiels, cette continuité contextuelle est essentielle.
Des agents spécialisés pour cadres, mais à utiliser avec prudence
Vertu ne limite pas Hermes à un assistant généraliste. L’entreprise met en avant plusieurs agents spécialisés destinés aux professionnels fortunés, notamment pour l’analyse juridique, les investissements ou la gestion de demandes complexes. Certaines requêtes peuvent aussi être transférées à un concierge humain, ce qui rappelle que l’IA ne couvre pas encore tous les cas d’usage de manière fiable.
Cette approche est cohérente avec la clientèle visée : un dirigeant peut vouloir résumer un contrat, comparer des opportunités d’investissement, préparer une réunion ou obtenir une analyse rapide avant un appel stratégique. Dans ces cas, l’IA peut faire gagner du temps.
Mais ces agents doivent être traités comme des outils d’aide à la décision, pas comme des conseillers définitifs. Les réponses restent générées par IA et doivent être vérifiées, en particulier pour les décisions juridiques, financières ou sensibles.
- Une synthèse de contrat peut aider à repérer des clauses importantes, mais ne remplace pas un avocat.
- Une analyse financière peut fournir un aperçu rapide, mais ne remplace pas une due diligence.
- Une recommandation de voyage peut accélérer la préparation, mais doit être contrôlée avant réservation.
Sécurité : l’argument décisif pour convaincre les dirigeants
Pour la cible de l’Alphafold, la sécurité est probablement aussi importante que l’IA. Un dirigeant ne confiera pas des contrats, des rapports financiers ou des plans stratégiques à un assistant numérique sans garanties sur le traitement des données.
Vertu affirme que les conversations avec Hermes Agent sont chiffrées et ne servent pas à entraîner des modèles d’IA publics. L’entreprise indique aussi que les utilisateurs peuvent choisir où leurs données sont traitées, avec des déploiements professionnels capables de s’appuyer sur une infrastructure privée pour les organisations qui exigent un contrôle renforcé.
L’Alphafold intègre également une puce de sécurité dédiée, baptisée A5, censée protéger les données sensibles, les communications chiffrées et les identifiants numériques au niveau matériel. Ces affirmations n’ont pas pu être vérifiées indépendamment dans le cadre de l’essai, mais elles occupent une place centrale dans le discours de Vertu.

Pour une entreprise, la question à poser n’est donc pas seulement : « Que peut faire l’agent IA ? » mais aussi : « Où vont les données, qui peut y accéder et quelles garanties contractuelles existent ? »
Au quotidien : bon pliable, mais pas irréprochable
En dehors de l’IA, l’Alphafold se comporte comme un smartphone pliable haut de gamme moderne. L’autonomie dépasse confortablement une journée d’utilisation, ce qui est essentiel pour un appareil destiné aux déplacements professionnels. Le mode de numérisation de documents intégré à l’application photo peut reconnaître des papiers et les enregistrer avec des améliorations, pratique pour des contrats, reçus ou documents de voyage.
Cette fonction n’est toutefois pas unique. Samsung propose déjà une expérience comparable dans son logiciel photo. Elle relève donc davantage de la mise à niveau attendue que d’un véritable avantage compétitif.
Plus étonnant à ce prix : l’absence de recharge sans fil. Sur un smartphone vendu plusieurs milliers de dollars, destiné à une clientèle habituée au confort et aux accessoires premium, ce manque paraît difficile à expliquer, d’autant que le Galaxy Z Fold 7 prend en charge la recharge Qi en plus de l’USB-C.
Ce que l’Alphafold réussit vraiment
Malgré ses limites, l’Alphafold n’est pas un simple gadget. Vertu identifie correctement une tendance importante : les prochains assistants IA ne se contenteront pas de répondre à des questions, ils devront agir. Sur ce point, Hermes Agent donne parfois davantage l’impression d’un agent autonome que les solutions grand public actuelles.
Ses points forts sont clairs :
- une intégration forte de l’IA dans l’expérience du téléphone ;
- une volonté d’automatiser des tâches entre plusieurs applications ;
- une orientation assumée vers les usages professionnels ;
- un design luxueux qui correspond à l’ADN de Vertu ;
- un service de conciergerie qui peut prendre le relais quand l’IA bloque.
Vertu semble également améliorer rapidement sa plateforme. Pendant l’essai de TechCrunch, certaines fonctions qui posaient problème, comme l’import de fichiers, l’analyse d’images ou la connexion au service de conciergerie, ont été corrigées côté serveur après signalement. Cela montre que l’expérience peut évoluer rapidement.
Ce qui bloque encore à 6 880 dollars
Le problème principal reste le rapport entre promesse, prix et maturité. À 6 880 dollars, l’Alphafold doit être plus qu’un beau pliable avec un assistant expérimental. Or, les tests montrent encore des erreurs de dates, des rappels mal programmés, une mémoire contextuelle irrégulière et des workflows parfois incomplets.
Le matériel, lui, semble reposer sur une base existante liée à ZTE/Nubia, avec une personnalisation luxueuse et logicielle par Vertu. Ce n’est pas nécessairement un défaut en soi, mais cela rend le supplément tarifaire plus difficile à défendre face à des pliables grand public nettement moins chers.
Le Samsung Galaxy Z Fold 7, par exemple, offre une expérience pliable plus mature, une meilleure ergonomie en mode fermé, la recharge sans fil, un écosystème logiciel robuste et des fonctions IA déjà bien intégrées via Gemini. Il n’a pas le prestige ni le service Vertu, mais il couvre une grande partie des usages quotidiens pour une fraction du prix.
Verdict : un concept visionnaire, une exécution encore trop fragile
L’Alphafold est l’un des exemples les plus intéressants de la nouvelle vague des smartphones IA. Vertu ne se contente pas d’ajouter un bouton IA ou quelques fonctions de résumé : la marque tente de construire un téléphone autour d’un agent capable d’assister un dirigeant dans son travail quotidien.
L’idée est pertinente. L’exécution, elle, reste inégale. Hermes Agent est plus audacieux que beaucoup d’assistants mobiles actuels, mais il n’est pas encore assez fiable pour justifier à lui seul un tarif de 6 880 dollars. Les matériaux premium, la conciergerie et le positionnement luxe parleront à une clientèle spécifique, mais pour la majorité des utilisateurs professionnels, le surcoût sera difficile à rationaliser.
En l’état, l’Alphafold ressemble à une vitrine de ce que pourrait devenir le smartphone exécutif à l’ère des agents IA : un appareil capable de comprendre des objectifs, manipuler des fichiers, coordonner des applications et solliciter un humain quand nécessaire. Mais il ressemble aussi à un produit de transition, encore trop dépendant de corrections logicielles et de promesses futures.
Pour Vertu, le pari est clair : convaincre que le luxe technologique ne se mesure plus seulement aux matériaux, mais à la capacité d’un appareil à économiser du temps aux décideurs. Pour l’instant, l’Alphafold montre la direction, sans encore fournir la démonstration définitive.
Source : article original publié par TechCrunch, réécrit et adapté en français pour TechBanger FR.