
Dans la vague actuelle de l’intelligence artificielle appliquée aux métiers professionnels, Basis avance avec une promesse très ciblée : rendre les agents IA suffisamment fiables pour être utilisés dans les flux de travail réels des cabinets comptables, fiscaux et d’audit.
La société, basée à New York, développe une plateforme d’agents IA destinée aux experts-comptables. Son cofondateur et CEO, Matt Harpe, affirme que la technologie de Basis est déjà déployée dans environ 40 % des 25 plus grands cabinets américains et dans plus de 25 % des 150 premiers cabinets aux États-Unis. Parmi les acteurs cités figure notamment Sikich, cabinet du Top 50 basé à Chicago.
Au-delà du discours classique sur l’IA générative, Basis tente de se positionner sur un terrain plus exigeant : celui de la confiance, de la précision et de la sécurité des données clients. Un enjeu central dans une profession où l’erreur peut coûter cher et où la confidentialité n’est pas négociable.
Une plateforme d’agents IA pensée pour les cabinets comptables
Basis ne se présente pas comme un simple chatbot ajouté à un logiciel existant. L’entreprise veut devenir, selon son dirigeant, le cœur de la stratégie IA des cabinets qui l’adoptent dans une ou plusieurs lignes de service : comptabilité, fiscalité et audit.
L’idée est de fournir à chaque professionnel un agent capable de prendre en charge une partie des tâches manuelles récurrentes, puis de restituer un travail contrôlable. Dans un cabinet, cela peut concerner par exemple :
- la collecte et la structuration de documents financiers ;
- la préparation de dossiers de travail ;
- l’analyse préliminaire de données comptables ;
- l’assistance sur des travaux fiscaux ;
- la vérification de cohérence dans des processus d’audit.
Cette approche est différente d’une expérimentation isolée menée par quelques collaborateurs. Basis dit privilégier les cabinets prêts à déployer l’IA à l’échelle d’une pratique entière, avec des politiques internes, des contrôles et une adoption progressive par les équipes.

New York plutôt que la Silicon Valley : un choix stratégique
Basis revendique aussi une identité géographique forte. Ses quelque 120 employés travaillent depuis ses bureaux new-yorkais, où se concentrent ses efforts de recherche et développement. Dans un secteur dominé médiatiquement par la Silicon Valley, l’entreprise veut faire de New York un pôle de l’IA appliquée.
Matt Harpe explique que Basis concurrence des acteurs comme OpenAI et Anthropic sur le recrutement, mais avec une proposition différente : travailler sur des systèmes agentiques appliqués à un secteur précis, au lieu de développer un assistant généraliste de plus.
Ce positionnement peut séduire des ingénieurs et chercheurs en machine learning qui veulent voir leurs modèles utilisés dans des processus économiques concrets. La comptabilité offre justement un terrain d’application complexe : données sensibles, règles métier, workflows longs, besoin de justification et obligation de fiabilité.
Pourquoi la comptabilité est un test majeur pour l’IA agentique
La comptabilité n’est pas seulement un ensemble de tâches administratives. Elle sert à rendre lisible l’activité économique d’une organisation. C’est précisément ce qui rend le secteur intéressant pour l’IA, mais aussi difficile à automatiser.
Les grands modèles de langage ont été critiqués pour leurs hallucinations, c’est-à-dire leur tendance à produire des réponses plausibles mais fausses. Dans un contexte comptable, ce défaut est particulièrement problématique. Un chiffre inventé, une règle mal appliquée ou une source mal interprétée peut fausser une décision ou exposer un cabinet à un risque professionnel.
Basis insiste donc sur deux critères : la capacité à réaliser des workflows complexes et l’exactitude des résultats. Pour Matt Harpe, la confiance ne peut pas être décrétée ; elle doit être construite par l’usage, les tests et la comparaison avec des travaux déjà bien maîtrisés par les professionnels.
Construire la confiance comme avec un nouveau collaborateur
L’entreprise dispose d’une équipe appelée Deployed Intelligence, chargée d’accompagner les cabinets dans l’adoption de l’outil. Le principe est simple : commencer avec des processus connus des équipes, laisser l’IA les exécuter, puis observer précisément ce qu’elle réussit et ce qu’elle ne sait pas encore faire.
Cette méthode ressemble à l’intégration d’un nouveau membre dans une équipe. On lui confie d’abord des tâches cadrées, on évalue sa qualité de travail, puis on élargit progressivement son périmètre. Pour un cabinet comptable, cette approche est plus réaliste qu’un basculement brutal vers l’automatisation complète.

La sécurité des données clients au centre du modèle
La confidentialité est l’un des points les plus sensibles de l’IA en entreprise. Les cabinets comptables manipulent des informations financières, fiscales et stratégiques hautement confidentielles. Envoyer ces données dans un système d’IA public ou mal cloisonné serait inacceptable.
Basis affirme appliquer une séparation stricte des données. Selon Matt Harpe, les informations ne sont pas seulement isolées cabinet par cabinet, mais aussi client par client. L’objectif est d’empêcher que les données d’un client puissent être utilisées dans un autre contexte.
L’entreprise indique également que les données des cabinets ne sont pas utilisées pour entraîner des modèles publics. Ce point devient essentiel alors que les directions informatiques et les responsables conformité exigent désormais des garanties précises sur :
- la localisation et l’accès aux données ;
- les mécanismes de cloisonnement ;
- les certifications de cybersécurité ;
- les politiques d’usage de l’IA ;
- la traçabilité des traitements réalisés par les outils.
Pour les fournisseurs d’IA verticale comme Basis, cette maturité croissante des clients est à la fois une contrainte et un avantage. Les acteurs capables de prouver leur sérieux en matière de sécurité auront plus de chances de s’imposer dans les secteurs réglementés.
L’IA va-t-elle remplacer les comptables ?
La question de l’emploi reste incontournable. Si des agents IA peuvent exécuter une partie des tâches manuelles, certains professionnels craignent une réduction des postes. Matt Harpe défend une lecture différente : selon lui, il existe beaucoup de travail comptable utile qui n’est pas réalisé aujourd’hui, faute de temps.
Son argument est que les équipes passent encore trop d’heures sur des tâches de conformité ou de préparation très répétitives. Si l’IA libère du temps, les comptables pourraient se concentrer davantage sur l’analyse, le conseil, la modélisation économique, l’amélioration des processus ou l’aide à la décision.
Il cite notamment son expérience passée dans le secteur de la santé. Selon lui, de nombreux hôpitaux ne savent pas précisément combien leur coûte une procédure donnée, comme une IRM. Cette incapacité à structurer finement l’information économique relève, à ses yeux, d’un défi comptable. Avec de meilleurs outils, les organisations pourraient mieux comprendre leurs coûts et optimiser leurs décisions.
Un parallèle avec les développeurs logiciels
Basis compare cette évolution à ce qui se passe déjà dans le développement logiciel. Les ingénieurs utilisent de plus en plus l’IA pour produire, corriger ou accélérer le code. Pourtant, les équipes techniques ne deviennent pas inutiles : elles se concentrent sur l’architecture, la conception produit, la validation, la sécurité et la résolution de problèmes plus ambitieux.
Le même scénario pourrait émerger dans la comptabilité. Les tâches les plus mécaniques seraient progressivement automatisées, tandis que la valeur humaine se déplacerait vers l’interprétation, la supervision, la relation client et le jugement professionnel.

Une startup bien financée, mais concentrée sur un marché vertical
Basis a levé plus de 130 millions de dollars auprès d’investisseurs tels qu’Accel, Khosla Ventures, Google Ventures, BTV, NFDG, Box Group, ainsi que Lloyd Blankfein, ancien CEO de Goldman Sachs. L’entreprise affirme utiliser principalement ces fonds pour le recrutement et les coûts de calcul, deux postes clés dans l’IA moderne.
Après avoir d’abord ciblé la comptabilité externalisée, Basis s’est étendue à la fiscalité et à l’audit. Cette progression reflète une tendance plus large : les solutions d’IA les plus crédibles pour les entreprises ne seront pas forcément les plus généralistes, mais celles qui comprennent profondément les contraintes d’un métier.
Pour les cabinets, le choix d’une plateforme IA ne se limite donc pas à la puissance du modèle. Il dépend aussi de la capacité du fournisseur à intégrer les règles métier, à respecter les exigences de confidentialité et à accompagner le changement auprès des équipes.
Un hommage à la profession comptable
Fait plus inattendu, Basis cherche aussi à valoriser culturellement la comptabilité. Dans ses bureaux new-yorkais, certaines salles de conférence portent le nom de figures historiques de la comptabilité et de la finance, comme Luca Pacioli, souvent associé à la formalisation de la comptabilité en partie double, ou Alexander Hamilton.
L’entreprise a également travaillé sur un projet baptisé « Ode to Accounting », consacré à l’histoire de la comptabilité et à son rôle dans le fonctionnement des économies de marché. L’idée défendue par Basis est que la comptabilité ne sera pas marginalisée par l’IA ; au contraire, elle pourrait devenir encore plus importante à mesure que les interactions économiques se complexifient, notamment avec des systèmes automatisés capables d’agir entre eux.
Dans cette vision, les comptables ne sont pas seulement des producteurs de rapports. Ils sont les garants de la lisibilité économique. Et dans un monde où les agents IA prennent davantage de décisions opérationnelles, cette lisibilité pourrait devenir stratégique.
Ce que l’initiative de Basis révèle sur l’avenir de l’IA professionnelle
Le cas Basis illustre une évolution majeure du marché de l’intelligence artificielle : le passage de l’émerveillement généraliste à l’industrialisation sectorielle. Les entreprises ne veulent pas seulement discuter avec un modèle ; elles veulent intégrer des agents fiables dans des processus critiques.
Pour y parvenir, trois conditions semblent indispensables :
- Une spécialisation métier, afin de comprendre les règles, exceptions et attentes propres au secteur.
- Des garanties de précision, car l’IA doit être évaluée sur des résultats opérationnels et non sur des démonstrations impressionnantes.
- Une architecture de sécurité solide, indispensable dès que les données clients ou financières sont concernées.
Basis n’est pas la seule entreprise à viser l’IA verticale, mais son positionnement dans la comptabilité montre à quel point les prochains gains de productivité pourraient venir de domaines longtemps considérés comme difficiles à automatiser.
Reste une question centrale : les cabinets adopteront-ils ces agents comme de simples outils d’efficacité, ou les intégreront-ils comme une nouvelle couche structurante de leur organisation ? La réponse déterminera probablement la vitesse à laquelle l’IA passera du statut d’assistant expérimental à celui de collaborateur numérique de confiance.
Source : article original publié par Accounting Today, « Basis offers AI agents, love letters and an ode to accounting ».